Les acteurs et l'espace

                      Quelques éléments de problématiques

 
 

 

                                                                                                                                                                                                         Amor BELHEDI

                                                                                                                             Intervention dans la Séance Scientifique 03 du Laboratoire                

                                                                                                                                  "Dynamiques & Planification SpatialesDPS

                                                                                                                                                               novembre 2004                           

 

 

 

 

            Le discours sur les acteurs dans les sciences sociales est relativement nouveau et problématique, en géographie il l’est encore plus surtout en ce qui concerne leur rapport à l’espace. Le propos ici est de présenter quelques idées de problématiques relatives au rapport entre acteurs et espace sans épuiser la question, ni prétendre présenter toutes ses facettes.

 

L’acteur : cerner le concept

L’acteur est une entité sociale (il peut être un individu, un groupe, une entreprise, un lobby, un parti, une association, une collectivité territoriale ou un Etat…) dotée de la capacité d’action propre (ce qui est l’opérateur), autonome (ce qui est différent de l’agent) et possédant une compétence intentionnelle stratégique de nature à influencer les autres acteurs en terme de décision et de comportement (spatial). Deux aspects doivent se réunir : la capacité de décision-action  et son impact spatial structurant et dynamisant.

L’action est la raison d’être même de l’acteur. Il n’existe pas sans l’action réelle ou potentielle. Cette action est de nature à modifier l’espace et/ou le comportement spatial des autres acteurs, elle suppose une certaine puissance (le pouvoir), l’intentionnalité (l’objectif, la finalité) et le déploiement d’une stratégie en vue d’atteindre un objectif.

 

Acteur et agent : action intentionnée et structurante / transmission et exécution

L’acteur est celui qui agit, qui se trouve à l’origine d’une (décision-)action. La différence entre l’acteur et l’agent est l’intentionnalité qui puise son fondement de la sphère socio-politique pour ce qui est de l’acteur, celui qui fait un acte, celui qui est actif contrairement à l’agent qui relève plutôt de la sphère naturelle ou passive. L’acteur ne peut être qu’intentionnel ?. L’intentionnalité est cette capacité d’identifier un but à atteindre et de mettre en oeuvre toute une stratégie pour le faire.

Le même sens est parfois donné à l’agent (même origine étymologique:  celui qui agit, cause, est à l’origine de…) qui a un usage plutôt en économie ou en géographie au niveau naturel (l’agent d’érosion…). On l’utilise pour celui qui transmet, le vecteur de transmission (idée, maladie…). C’est un sens faible, en tout cas plus faible que celui d’acteur, une courroie de transmission, un simple intermédiaire (les agents de l’Etat, d’où le terme d’agence..), c’est à dire de représentation ou de relais (R Brunet, 1993).

 

Les différents acteurs

Les principaux acteurs sont l’individu (la famille, le ménage ) où la décision est plutôt individuelle, le groupe plus ou moins formel-informel, réduit ou important (le clan, la tribu, l’association…), l’entreprise, la collectivité locale ou territoriale, l’Etat. Il y a des acteurs dont la fonction essentielle est la gestion spatiale ou territoriale comme la collectivité ou l’Etat. Les acteurs ne revêtent pas la même importance en fonction de leurs poids dans l’organisation et la dynamique spatiale.

Ce sont souvent les petits acteurs qui sont à l’origine des inflexions sociétales majeures comme la dynamique de l’habitat, la mobilité urbaine, l’effet de mode… On est tous acteur quelque part, jamais totalement, non plus à zéro (R Brunet, 1993).  L’importance de ces acteurs réside dans le comportement.

De l’autre côté, on a les grands acteurs qui ont plus de poids sur l’inflexion des décisions macrospatiales comme les grandes entreprises ou l’Etat, l’inflexion se situe au niveau de la décision normative, incitative ou coercitive.

 

Multiplicité des acteurs et des intersections: auteur, acteur et spectateur

L’approche par les acteurs est d’autant plus incontournable que les acteurs se multiplient et se diversifient et les points d’intersection se multiplient. La géographie ne peut se passer d’identifier et d’étudier les acteurs et leurs stratégies spatiales, si non comment comprendre le sens du mouvement et du trajet spatial. Quelle est la place des différents acteurs dans la mise en place des espaces géographiques ?. «L’espace n’est rien sans ses créateurs qui sont en même temps ses usagers» (Kleinschmager, 1998, p 425) et « les producteurs de l’espace ne sont autre que les acteurs sociaux qui sont producteurs et consommateurs, à la fois auteurs et acteurs et spectateurs » R Brunet, O Dollfus, Mondes nouveaux, 1990, p 46).

L’acteur est un être historique, il conquiert une position active à travers le temps. L’émergence de l’individu est récente, elle s’est faite parallèlement  à l’affaiblissement des communautés et de l’Etat. Cette historicité est nécessaire pour comprendre l’espace dont l’organisation est le fruit de l’accumulation à travers le temps de l’action des acteurs.

L’Etat n’est plus le seul à agir dans l’espace et d’autres acteurs émergent et deviennent de plus en plus prépondérants avec l’individualisation, la mondialisation, la multiplication des ONG, le désengagement de l’Etat et l’effacement de l’Etat-Providence mais l’Etat reste toutefois le principal acteur.

 

L’en-jeu et le système dialogique

Ces acteurs en présence, s’affrontent, s’allient, font des compromis, déploient des stratégies qu’ils sont appelés à changer au fil du temps et en fonction de la réaction des autres acteurs et de leurs (contre-)stratégies mises en oeuvre. Complicités, compromissions, compromis et affrontements, antagonismes et complémentarités sont différentes formes de relations qu’entretiennent les acteurs qui constituent un véritable système d’acteurs permettant la régulation, la dynamique et le fonctionnement du système. C’est un système dialogique, au sens de Jacques Lévy (2000), où le dialogue est la base du système et où le tout se trouve dans la partie et la partie dans le tout, le système est d’autant dans l’acteur que l’acteur est dans le système. Quand on étudie la partie peut-on négliger l’ensemble et si la société ne se réduit pas à la somme de ses parties on revient à l’idée de système. Le fait social est total, son découpage n’entame guère sa complexité ce qui limite la démarche analytique à ce niveau et nécessite un réexamen méthodologique.

 Cette relation ambiguë et dialectique constitue le jeu d’acteurs à l’instar d’un véritable jeu où les différents protagonistes mettent tout en oeuvre pour gagner passant par le voilement, le dévoilement, la tractation tacite ou explicite, les manoeuvres légales ou informelles, souples (soft) ou même violentes parfois…

 

Normes, tractations et manoeuvres

Les acteurs utilisent les processus formels, se réfèrent aux normes et règles établies par et dans le groupe social mais n’hésitent guère à recourir aussi aux processus informels, voire illicites pour manoeuvrer, manipuler et biaiser les règles formelles acceptées (M Crozier et E Friedberg 1977). C’est dans les multiples tractations occultes ou tacites que naissent et se développement l’économie informelle et l’urbanisation clandestine, parallèle ou illicite. Le licite ne se trouve-t-il pas dans le l’illicite et le formel dans l’informel ?. Ne faut-il pas inverser le sens des choses  dans le sens où ce qui normal, licite, légal, formel ne sont que la partie claire, voilée, arrondie des rapports spatiaux et sociaux. Autrement comment voir l’invisible, ce qui n’est pas encore arrivé au stade du compromis et reste au stade de la compromission. L’habitat spontané ne représente-t-il pas le tiers à Tunis (District de Tunis, 1986), l’économie informelle plus de 22% en Tunisie (INS 2000)… Il faudrait prendre ces seuils pour des valeurs minima pour être réaliste.

Ces acteurs socio-politico-économiques agissent sur l’espace, cherchent à le maîtriser et à l’organiser selon la manière qui leur permette le plus de gains, de pouvoir ou de marge de liberté. C’est en ces termes qu’ils constituent des acteurs spatiaux au même moment où ils constituent des acteurs socio-politiques.

L’espace constitue ainsi un enjeu de pouvoir, un outil d’intermédiation, un produit social. L’espace se trouve manipulé, comme tant d’autres produits dans la société (probablement plus). Sa valeur, il  la détient de ce qu’il représente et non pas de ce qu’il est, de ce qu’il charrie et non pas de ce qu’il contient, de ce qu’il permet et non de ce qu’il offre…

 

L’acteur spatial

A ce niveau de la réflexion, on peut dire qu’est acteur, tout ce qui est capable de changer l’espace à une échelle quelconque, capable de prendre une décision de nature à modifier l’espace et de là changer le comportement et la pratique des autres.

La dimension économiciste est donc à relativiser et ce n’est pas seulement la recherche du gain ou de la meilleure localisation qui constituent le motif premier de l’acte spatial. Disposer d’une marge de manoeuvre (de liberté), maîtriser l’espace, pouvoir dicter à autrui ses volontés à travers l’espace et sans le dire, sont autant d’impératifs qui guident l’action spatiale et l’acte spatial ou spatialisant.

 

L’a-spatial passe par l’espace, l’espace comme image : le marquage spatial

L’espace peut être un simple biais par lequel passe le rapport social, il se peut que l’espace-étendue ne soit guère un objectif en soi, il ne permet que le marquage, la visualisation du rapport socio-politique. Cette approche permet une autre lecture du spatial où le spatial n’est que la manière de pérenniser et de reproduire ce qui est a-spatial comme la culture, l’idéologie ou le politique. Le non spatial passe souvent par le spatial et c’est là où la stratégie de l’acteur peut ou non réussir. La notion d’image est centrale et se trouve, de nos jours fort réhabilitée et /ou exploitée à l’ère du multimédia, dans une perspective économique sous le label du marketing territorial. L’espace fixe, fait passer une image et c’est à ce titre qu’il se trouve à la fois  occupé / occupant, organisé / organisateur, marqué / marquant.

 

L’espace, lieu et/ou but de l’action, deux catégories d’acteurs.

Les acteurs agissent sur l’espace selon les moyens disponibles, les représentations, les aspirations et les desiderata et les stratégies déployées pour les atteindre. L’espace ne constitue qu’un élément de ces stratégies qui peut être parfois le plus déterminant. L’espace intervient ici comme moyen, représentation et stratégies à la fois au même titre que la dimension économique, politique ou sociale. L’espace constitue aussi le lieu de concrétisation de l’action acteurielle, du déploiement des stratégies des acteurs. L’espace n’est pas seulement le but de l’action de l’acteur mais il se trouve qu’il représente aussi le lieu même de cette action, c’est là que réside à la fois l’intérêt et la difficulté de l’analyse du rapport complexe de l’acteur à l’espace.

A ce titre, on peut distinguer deux grandes catégories d’acteurs selon l’importance de ce rapport à l’espace :

-                                             les acteurs spatiaux dont le but de l’action est la production ou la transformation de l’espace. C’est le cas des aménageurs, des urbanistes, des promoteurs immobiliers..

-                                              les acteurs non spatiaux qui s’inscrivent seulement dans l’espace qui n’en constitue qu’un cadre pour leur action.

Même les acteurs non spatiaux finissent par inscrire leur action sur et dans l’espace selon un grille variable d’importance allant des actions (re-dé)structurantes qui touchent à la matérialité en terme d’infrastructures jusqu’à des modèles de comportements culturels a-spatiaux mais qui finissent par marquer l’espace indirectement à travers les modes et les styles de vie et de comportement qui s’expriment toujours par des flux, des polarisations spatiales, des rythmes et des manières de fréquentation des lieux (fast food, des cafés d’un type particulier, les publinets, la mode de s’habiller et les lieux de son commerce…).

Capital spatial, stratégies spatiales

La dimension spatiale des acteurs s’exprime à travers les stratégies spatiales (habitat, mobilité, localisation, investissement, appropriation, aménagement,…) rendues possibles par la constitution et la mobilisation d’un capital spatial qui peut être échangé (selon certaines modalités) avec d’autres types de capitaux spatiaux. L’espace est à la fois le lieu mais surtout l’objet de l’action entreprise.

Le problème de la territorialisation des acteurs se pose avec la mobilité croissante de ces derniers dont certains deviennent même virtuels à l’ère des NTIC mais ce rapport à la matérialité s’exprime toujours à travers la matière et on arrive souvent à suivre (retrouver)  les traces de l’acteur même si le lien n’est pas toujours, ni immédiat, ni direct. En effet, l’espace se présente ici comme une médiation mais aussi comme un produit social ou plutôt un rapport social ce qui complique énormément la tâche.

L’espace est en même temps un lieu de reproduction et une instance d’intermédiation. L’espace se trouve modifié en même temps qu’il assure la tâche de pérennisation, d’organisation et de reproduction. Il est pris en compte dans les stratégies des acteurs en tant que finalité (occupation, transformation, organisation, maîtrise…) et en tant que moyen.

Les acteurs sont-ils tous et toujours conscients de ce double rôle de l’espace dans le déploiement de leurs stratégies ? Privilégient-ils une seule facette de cette fonction spatiale et quelles en sont les conséquences ?.

 

L’espace comme rapport à l’autre, l’acteur dans le rapport à l’autre

            L’espace est le rapport aux autres, c’est là où se déploie notre rapport au monde . C’est le champs de mouvance, des contraintes et du déploiement des stratégies de l’acteur social. L’espace est cette matérialité avant tout entre nature et société et où l’espace et le temps écologiques constituent la base même de l’espace social.

L’espace géographique est une construction complexe où interviennent l’acteur (ou le sujet), la réalité spatiale matérielle et ses représentations (Berdoulay 1988). Autrement, l’espace géographique n’existe pas en dehors du sujet et à fortiori de l’acteur (qui est plus actif) qui se trouve souvent à l’origine de la formation de cet espace. L’espace est ainsi une double construction : d’abord en terme de perception du sujet, ensuite en terme d’action transformatrice ou productrice de l’acteur.

L’action se situe dans le cadre de négociations généralisées dont certains acteurs se dévoilent progressivement. L’acteur n’existe pas en soi, il ne se confirme qu’en s’opposant aux autres acteurs, il n’existe pas d’acteur en soi, il n’est acteur qu’en  affrontant autrui et en agissant.

Le comportement d’un acteur est l’expression d’une stratégie  rationnelle utilisant au mieux le pouvoir pour accroître ses assises (gain…) à travers la participation négociée en manipulant les partenaires. Le partenaire est en même temps l’adversaire, c’est ce qui exprime l’ambiguïté et le rapport instable des alliances.

 

Les stratégies : offensive , défensive et participative / domination, efficience et symbole

On peut distinguer deux grandes stratégies possibles : une stratégie offensive qui permet de saisir les opportunités pour améliorer la situation. Une stratégie défensive qui permet de maintenir et élargir la capacité d’agir et la marge d’autonomie. Le rapport n’est pas toujours et seulement un rapport de domination, il est aussi une recherche de l’efficience mais aussi du symbole et de l’image. La frontière entre les deux est étanche et l’acteur passe de l’une à l’autre selon les rapports de force, les marges de manoeuvre et les objectifs. La participation constitue une troisième stratégie qui assure l’adhésion et la légitimation des actions entreprises laissant les mains libres à certains acteurs. Elle est de nature à voiler la dimension conflictuelle des stratégies acteurielles, arrondit les (a)ongles et fait passer ce qui est rapport social de force pour la force d’un compromis ou d’une entente dans l’intérêt général et collectif.

 

De l’espace-étendue à l’espace-produit  en-jeu

            Parler de l’acteur veut dire simplement passer de l’espace étendue-support-objectif ou objectivisié à l’espace de la pratique, de l’action en fonction des contraintes, des desiderata, des moyens mis en oeuvres et des stratégies déployées dans le cadre des rapports socio-politiques et économiques en présence. L’espace n’existe plus en tant que tel, en tant que entité absolue, de toute manière les représentations des acteurs ne sont jamais identiques, ni réductibles ce qui a des retombées sur la problématique et l’approche à utiliser. L’espace n’est pas identique à lui-même et la façon d’aborder l’espace d’un cadre ou d’un patron industriel n’est pas la même que celle pour étudier l’espace d’un paysan ou d’un ouvrier. Cette différence crée des décalages et se trouve source de conflits, de tensions autour de l’en-jeu spatial en question qui se trouve perçu différemment de part et d’autre.

 

L’espace géographique comme espace des rapports sociaux

L’espace géographique est avant tout un espace des rapports sociaux de production confrontés à la nature en tant que matérialité, possibilité et contrainte à la fois. Le territoire est plutôt de l’espace-temps et non uniquement de l’espace (Y Barel 1981). Il incorpore la dimension historique, les rapports sociaux et le fruit du travail des différents acteurs actuels et antérieurs.

L’espace géographique n’est pas un(e) donné(e) mais un produit progressivement construit par les sociétés à leur image et/ou en fonction de leur image qu’elles se donnent d’elles-mêmes dans l’historicité de leurs pratiques (J B Racine, les représentations en acte, 1985).

 

Les acteurs à la source de l’espace…

Il se trouve que dans une société donnée, ce sont les acteurs qui façonnent, en tout cas plus que les autres, cet espace selon leur capacité stratégique et la puissance déployée pour atteindre cet objectif. Ces acteurs sont d’importance inégale allant du simple citoyen qui utilise tous les moyens pour choisir une localisation ou influencer une décision à son échelle jusqu’aux véritables réseaux de pouvoirs et de contre-pouvoirs formels mais aussi (peut être surtout, parce que plus efficaces et plus pernicieux) informels  ou illicites  qui foisonnent un peu partout tout en restant invisibles et intouchables jusqu’à l’instance de l’Etat qui dispose toujours (en dépit du désengagement généralisé face à la mondialisation) de grands moyens pour modifier parfois irréversiblement l’espace que ce soit local ou national.

 

… et du territoire

Le territoire est une construction historique de chaque acteur au fil des pratiques et des représentations et du temps où le social ne se décode qu’en faveur des actions individuelles qui n’ont de sens qu’en référence au contexte social. Le territoire est le rapport contradictoire et dialectique entre le je et nous spatial (J Lévy 2000) alors que l’espace se trouve à l’amont de cette opération de territorialisation, c’est à dire de l’appropriation où le je tend à se confondre avec le nous (mon  territoire, notre territoire, mon et notre pays ou quartier…)?.

La territorialité est une donnée consubstantielle de tous les rapports  (Cl Raffestin, 1980) qu’on ne peut isoler ou séparer facilement des autres rapports socio-économiques ou politiques. Chaque acteur déploie un ensemble de rapports qu’il entretient avec l’espace et les sens qu’il recèle, sa stratégie tient compte de l’espace en tant moyen d’organisation charriant la puissance et le pouvoir, voire la symbolique: le choix d’un site, d’un quartier ou d’une ville n’est pas neutre spatialement, indépendamment des aspects économiques de rentabilité, d’accessibilité ou de coût.      

            Tout acteur évolue dans et par rapport à une formation socio-spatiale (G Di Méo). En produisant des représentations et des pratiques, il produit sa propre image de cet espace référentiel qui les conditionne à son tour, d’où le cercle vicieux. Dans cette formation socio-spatiale, l’instance géographique est une donnée fondamentale. L’acteur essaie toujours de présenter son image  comme celle de la collectivité, cette image objective qu’il tente d’imposer aux autres  selon la marge de manoeuvre dont il dispose. Cette représentation de l’espace ne forme qu’une version idéelle de la projection géographique des rapports sociaux de production selon (H Lefebvre, 1970). A chaque période, il y a référence à la représentation dominante qui n’est autre que le reflet des acteurs dominants et l’expression de leur pouvoir.

            Ces représentations spatiales des acteurs se situent en amont, au niveau hiérarchique et chronologique, des stratégies et des pratiques spatiales qui contribuent à modifier celles des autres et l’espace lui-même sous forme d’un triangle dynamique. Ces pratiques acteurielles (des acteurs) induites par les représentations contribuent à donner du sens à l’espace qui s’élabore en fonction de la pratique des acteurs; alors qu’en soi, l’espace n’a de sens que pour exister (être) et de survivre (se reproduire).

Les décalages à l’origine de la dynamique

Des dysfonctionnements entre les moyens, les représentations et les objectifs, découlent souvent des décalages entre les stratégies et les politiques mises en place, la qualité des lieux, les espaces et les territoires concernés et les résultats obtenus. Ce sont ces écarts qui sont à l’origine des corrections, des ajustements successifs et des compromis entre acteurs. Ces décalages se trouvent aussi  la source de la dynamique spatiale, de  la modification des lieux et de la recomposition des espaces.

Les acteurs ont des intérêts divergents, voire contradictoires d’où la stratégie qui varie de la composition à l’affrontement, qui combine à la fois la compromission et le compromis, la compétition et l’alliance selon les conjonctures spatiales, les moyens disponibles et les marges de liberté possibles… La dynamique spatiale acteurielle vise le rétablissement d’un équilibre double, d’abord entre les acteurs, ensuite entre les moyens, les objectifs et les contraintes de chaque acteur à part; enfin ce que procure, représente chaque espace, sa valeur d’échange, symbolique et d’usage.. Comme cet équilibre est avant tout subjectif, différent selon les acteurs et leurs fins, il en découle une dynamique permanente où chaque acteur tend à se rapprocher de son seuil suboptimal d’équilibre. En effet, il n’existe pas d’équilibre absolu valable pour tous les acteurs, l’équilibre n’existe qu’en terme d’équilibre des rapports inter-acteurs. Or l’acteur n’existe qu’à travers cette volonté compétitive, cette stratégie de maîtrise ou de domination créant toujours le décalage…

L’action sur plus d’un registre…

            Le fonctionnaire, quel que soit son grade et son pouvoir, finit par épouser  et embrasser la formation socio-spatiale dont il a la charge d’administrer, il a plutôt une vision technique et très polarisée et il n’arrive pas souvent à s’en détacher. Il finit parfois à passer à côté. Mais il se trouve aussi que ce fonctionnaire épouse souvent plusieurs stratégies indépendantes, celle du citoyen qui chercher à résoudre ses propres problèmes et celle de l’administrateur qui a une finalité gestionnaire et un pouvoir réel qu’il mobilise pour la bonne cause. Ces stratégies deviennent complémentaires même s’il essaie de profiter personnellement de sa situation et du pouvoir dont il dispose. C’est justement ici que la transparence devient  très limitée et l’analyse très difficile. 

Il y a lieu donc, au niveau méthodologique, de chercher toujours à analyser la position de l’acteur sur plus d’un registre et ne jamais se limiter à un seul statut dans la mesure où l’acteur le plus efficace en termes spatiaux est celui qui combine plusieurs échelles et plusieurs registres à la fois en exploitant les différentes positions et déplaçant les contraintes d’un champs à un autre en voilant souvent le processus pour qu’il passe inaperçu. En d’autre termes, l’action spatiale n’est pas seulement spatiale qui s’inscrit matériellement et directement dans l’espace mais elle investit les autres sphères (sociales, économiques, politiques, idéologiques et culturelles…) au biais de l’intermédiation et la médiation.

 

L’échelle spatiale ou l’échelle de l’acteur

Les rapports à l’espace se font aussi à différentes échelles à la fois et on peut distinguer au moins cinq : l’échelle de proximité qui est celle du quotidien, de la résidence et du travail et de l’espace de vie, l’échelle locale qui répond aux pratiques commerciales et familiales, l’échelle régionale où se déploie l’histoire et le rayonnement économique d’une ville ou d’une entité historico-géographique, l’échelle nationale qui correspond plutôt aux décisions politiques, enfin l’échelle internationale qui  exprime la circulation des flux et des capitaux. Avec le changement d’échelle, un acteur change de position, de statut et de fonction auxquels il faut rester attentif pour pouvoir saisir la mouvance acteurielle et comprendre l’espace dans ses différentes échelles qui ne sont autres que des aires d’actions acteurielles de nature à permettre une plus grande marge de liberté aux acteurs pour intervenir sur et dans l’espace. Changer d’échelle d’action pour un acteur devient alors une stratégie de compétitivité et une volonté actantielle.

 

L’extérieur ou l’intérieur : deux grands types d’acteurs

            On peut distingue deux grandes catégories d'acteurs selon le mode d'appropriation et le rapport à l'espace, la stratégie adoptée: les acteurs endogènes et les acteurs exogènes.

            - L’acteur endogène est un acteur habitant où l’espace est avant tout un cadre de vie, une partie de soi à laquelle il s’en identifie d’où il a souvent l’attitude protectionniste et de fermeture, d’intimité et de convivialité où la consommation l’emporte. C’est le cas par exemple du natif d’un village, d’une ville ou d’une région.

            - L’acteur exogène est un acteur qui a un rapport externe avec l’espace qui représente plutôt un champs stratégique pour l’exploitation et la production  d’où la distanciation par rapport à l’espace qui n’est autant important que ce qu’il rapporte en tant que  espace de loisir, de tourisme ou d’exploitation. Même si on y habite, ce n’est que pour une période donnée  toujours finie et programmable.

            Le tableau suivant essaie de synthétiser les principales caractéristiques des rapports à l’espace des deux types d’acteurs.

 

 

Endogène

Exogène/allogène

Cadre

Cadre de vie

Champs stratégique

Relation

L'acteur s'identifie à l'espace, chez soi,  sa localité consubstantialité

(C Raffestin)

géographicité (E Dardel)

Distanciation et indifférence

Etranger

Nature de l'espace

Substrat: une mémoire  vivante Générateur: creuset civilisationnel

Produit, un domaine d'action,un enjeu, un support: objet physique ou économique

Exemple

Le natif d'une localité ou d'une région

Banques, promoteurs, entreprises

Attitude

Fermeture, protection

Ouverture,

Attitude économique

Consumériste

Productiviste

Intervention

Implication de l'intérieur

Intervention externe

 

 

Une frontière peu  étanche : le passage ou la polyvalence, l’acteur transitionnel

            La frontière entre les deux types d'acteurs n'est pas évidemment étanche, ni fixe et un acteur peut avoir les deux positions à la fois qui peuvent être conjointes et simultanées dans l'espace ou disjointes et décalées dans le temps. Ainsi un notable et promoteur revendique les deux positions à le fois tout en mettant l'une au service de l'autre. C'est dans ce cadre que Di Méo parle d'acteur transitionnel qui est plus proche de l'acteur allogène.

            En réalité, l'essence de l'acteur est de passer d'une position à l'autre sans se figer  et se pétrifier dans un rapport unique à l'espace ou de se laisser prendre dans un schéma déterministe et mécanique. La pertinence de la méthode d'analyse est précisément de pouvoir déceler la dynamique positionnelle de l'acteur qui n'est contradictoire qu'en apparence.

            L'acteur endogène, tout en étant enraciné dans la vie locale et sans être toujours le principal protagoniste, ne se coupe jamais de l'extérieur. Comme tout sujet est acteur quelque part où un moment donné, là aussi le passage de l'endogène à l'allogène est incessant et inéluctable en fonction de la latitude de chacun à décider et à maîtriser l'espace. Plus l'acteur a une position dominante et agissante, plus il adopte une stratégie allogène afin de s’approprier l’espace des autres et vice versa, à une situation dominée et marginalisée, on adopte plutôt une stratégie endogène pour protéger le cocon de nidification qui devient convoité.

            L'acteur allogène entretient un rapport de stratège, de promoteur, d'investisseur ou d'un touriste; bref un rapport productiviste, un rapport de domination et d’expansion. Il est souvent craint et souhaité à la fois parce que nécessaire, c'est le cas de l'investisseur étranger, de l'émigré, du responsable politique, du médecin ou de l'instituteur du village... Le migrant occupe une place particulière aussi bien dans sa communauté que dans celle qui l'accueille, il est plutôt transitionnel.

            On considère comme acteur endogène, tout acteur qui n'est pas à l'origine de grandes décisions de nature à marquer l'espace des autres à une grande échelle, on peut y intégrer le consommateur, le salarié et de là la majeur partie de la population. La mobilité est limitée si ce n'est de travail ou de loisir. Par contre, ceux qui détiennent le pouvoir sont plus mobiles dans l'espace et sont plutôt des acteurs allogènes: ils ont un comportement transformationniste (Etat à travers l'aménagement de l'espace) ou productiviste (promoteurs, entreprises...) et ont un rapport de distanciation à l'espace: aussi bien l'installation que la fermeture d'une usine sont décidées en fonction d'une stratégie politico-économique propre.

            L'acteur est loin d'être un sujet abstrait, objectivisé et standard. Il est lui même le fondement du système social et de la formation socio-spatiale mais il en est aussi le produit. En s’y intégrant; il tente de transformer le je spatial en nous à travers un jeu spatial  autour d’un enjeu spatial (un jeu de mots mais c’est important).

Le passage de l'endogène à l'allogène est plus facile que le passage inverse où l'intégration territoriale se fait lente, d'autant plus lente que le statut social ou le pouvoir est limité. Les hommes de pouvoir sont promoteurs d'espaces objectivés, nécessaires à leurs interventions matérielles et localisables. Chaque individu occupe une position qui le définit comme endogène ou exogène, il peut jouer les deux rôles conjointement ou séparément selon les stratégies mises en place.

            L’espace se trouve, en définitive, façonné par ces stratégies d’acteurs. On peut distinguer avec J Gallais trois états de l'espace vécu: l’espace binaire, l’espace concentrique et l’espace éclaté. Chacune de ces formes correspond à un comportement différent de l’acteur (il peut s’agir du même acteur). L'espace immédiat est souvent binaire couplant deux pôles comme l'habiter au travail. C’est le cas du village et de la brousse ou des couples village-oasis, cité-usine, village-mer.. L'espace concentrique est plus lointain et moins immédiat  tandis que l’espace éclaté représente l’espace lointain, ponctuel, épisodique ou spécialisé. Ces espaces expriment plutôt un vécu hiérarchisé et discontinu du monde postmoderne du tertiaire lié à l’encadrement, à la gestion et à la communication.

 

L’ancrage territorial et social : l’acteur comme être socio-spatial

            L'individualisation croissante que connaît la plupart des sociétés actuelles ne signifie guère que le groupe ou la classe ne pèse plus. L'ancrage territorial est aussi nécessaire que l'appartenance sociale pour un acteur pour pouvoir déterminer sa capacité d'action, son identité, ses stratégies, ses marges de libertés et de manipulation, son pouvoir de négociation, de confrontation ou d’affrontement.

Il s'agit ici d'un double ancrage sociospatial. Une partie du comportement global échappe totalement à la simple sommation mécanique des comportements individuels, refuse de se réduire à une relation linéaire ou être guidé par la seule rationalité d'intérêt personnel. Mais encore faut-il prouver la présence de ces entités collectives  pour pouvoir mesurer leurs impacts et leurs rôles qui s’expriment cependant indirectement à travers le comportement de chaque individu pris séparément. Les représentations des groupes sociaux, (d'identification, d'appartenance…), internes et externes, sont parfois plus claires que celles des territoires et des espaces. Ce qu'a fait L Boltanski (1982), dans son travail sur les cadres, est probablement valable pour les autres groupes sociaux[1]. L'acteur n'intervient pas seulement en tant qu'individu, c'est un être socio-spatial, appartenant et s'identifiant à un groupe social et à un espace, consciemment ou non. L'instance géographique est nécessaire pour la compréhension du comportement socio-économique de groupes qui apparaissent à priori homogènes. Cette relation est loin d'être univoque ou mécanique comme le cas aussi de la relation entre l'individu et le groupe social, la diversité des trajectoires individuelles le montrent bien. Il y a une certaine marge d'autonomie de l'acteur par rapport au groupe et à l'espace. En fait, l’acteur, exprime dans son comportement, sa nature d’individu, son appartenance à un ou plusieurs groupes et un espace/territorial ou en instance de le devenir. La question consiste ainsi de pouvoir séparer les différentes composantes et analyser les poids respectifs dans les décisions et les comportements spatiaux. Dans son devenir ou sa dynamique, l’acteur tend à faire vider les deux dernières composantes au profit de la première. A ce niveau, le nous (spatial ou/et social) tend à se dissoudre progressivement mais aussi dangereusement, de manières plus ou moins (non)étanches et (il)licites, dans le je, le jeu d’acteurs ne fait ainsi que commencer.

 

Le jeu et l’enjeu, l’a-spatial pour comprendre le spatial

Le jeu des acteurs, contrairement à la connotation ludique du jeu, renvoie à tout ce qui est de très sérieux : la stratégie des acteurs en présence. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la théorie des jeux est une des approches qui permettent de toucher au plus près du comportement réel des acteurs protagonistes en prenant en compte l’incertain, l’autre, le principe de l’action et la réaction, donc de l’interaction évolutive et instantanée qui ajuste le comportement sur celui de l’autre.

 

Mobilité et continuité, chaînes et réseaux

Deux principes guident le jeu des acteurs : le principe de la mobilité des alliances et des formes d’hégémonie et le principe de la continuité où les acteurs s’appuient les uns sur les autres pour créer des chaînes : «Un acteur ne peut laisser exercer du pouvoir sur les autres et les manipuler à son profit qu’en se laissant manipuler en retour et en les laissant exercer  du pouvoir sur lui » (Crozier et Friedberg  1977, p104).

C’est le domaine politique, beaucoup plus que d’autres, qui permet à l’acteur de jouer pleinement son rôle de compromis et d’intégrateur en ayant les moyens et en jouant sur la diversité des rôles et des champs investis, donc en terme de réseaux.

L’acteur individuel est un agent libre qui garde sa capacité de calcul et de choix. C’est à dire sa capacité  d’élaborer des stratégies  qui , de son point de vue, sont rationnelles (Crozier M et Friedberg E 1977, p 96). Ces stratégies se jouent par rapport aux autres.

 

 

Références bibliographiques

 

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Sauvage A – 1992 : Les habitants, de nouveaux acteurs sociaux. Coll villes et entreprises. L’Harmattan. 200p.

 

[1] - Cf. Boltanski L. - 1982: Les cadres, la formation d'un groupe social. Minuit. Paris. Boltanski distingue trois formes de représentations dans le processus "d'unification symbolique": se doter d'un nom et de représentations mentales associés, donner des représentations du groupe conduisant à une croyance collective, se doter d'une représentation politique.