Conclusion

                                               La géographie du XXI ° siècle

 

 

 

      L'évolution de la géographie fait que de nouveaux courants ont pu voir le jour tout en coexistant avec les anciens courants que la discipline a connus depuis la fin du XIX siècle. Ces nouveaux courants s'affirment de plus en plus et ont tendance à marquer la géographie actuelle et son évolution future. La géographie de la fin du XX et au début du XXýI ° siècle  doit revêtir six tendances :  conceptuelle, structuraliste, systémiste, modélisante, opérationnelle et critique.

 1 - Une géographie conceptuelle

       Les concepts détiennent un intérêt particulier dans la mesure où ils contribuent à forger un langage spécifique, une grammaire propre à la discipline permettant la compréhension des idées et d'éviter les ambiguïtés et le flou qui entravent le progrès. Ces concepts permettent des définitions claires qu'il s'agisse de concepts, de notions ou de simples termes utilisés. Chaque mot cache tout un discours, des idées loin d'être univoques qu'il convient de fixer et de préciser même en cas de différence ou de polysémie.  Le concept est une représentation mentale et abstraite, il est une reconstruction analytique du monde qui a un sens dans le cadre d'une problématique. La géographie, s'est dotée d'un ensemble de concepts qui lui permettent de comprendre et d'analyser le monde, le réel, l'espace et sa pratique. On retrouve des concepts comme milieu, paysage, espace, territoire, échelle, ville, terroir, finage, érosion,...

      La liste des concepts utilisés est longue et elle est sujette à révision puisque chaque fois de nouveaux concepts apparaissent comme écosystème, polarisation, organisation spatiale,urbanité, mobilité, vécu, image mentale... D''autres concepts, sans disparaître, sont de moins en moins utilisés ou perdent de leur pertinence comme c'est le cas de terroir, genre de vie, milieu, peuplement, habitat...

       La géographie utilisait depuis longtemps des concepts même si elle s'en défend souvent, certains concepts même sont tellement utilisés à tout et hors propos comme l'érosion qu'ils deviennent à la fois évidents et vidés de leur sens, c'est le cas du concept érosion que A Reynaud qualifie de concept pré scientifique (1971, p 29), d'échelle... 

      La méfiance des réflexions conceptuelles provient du fait que les concepts rendent mal compte des idées qu'ils sont censés signifiés. On se rend compte après des dizaines d'années parfois d'utilisation de la difficulté d'utiliser de tels concepts. C'est le cas du concept pays sous-développés ou en voie de développement, du secteur informel, non-structuré, anarchique ou de pays post-industriels... Faut-il rappeler que tous les pays sont en voie de développement et que ce dernier est un processus dynamique inépuisable et forcement inachevé ?.  Que l'informalité est un registre souvent opposé au modèle dominant, facile à cerner, censé représenter la modernité et le progrès et tout ce qui sort de ce schéma se trouve forcément défini par négation, en décalque... Le terme de" concept" même posait problème, dès qu'on le prononce, on a l'impression de changer totalement de registre et de passer de la géographie à la philosophie....

       L'examen des sommaires, des index des ouvrages généraux de la géographie comme "les concepts de la géographie humaine" de A Bailly et al, la Géographie Universelle de R Brunet et al, l'Encyclopédie de la géographie" de A Bailly et al  montre la multiplicité des termes émergents et naissants exprimant ainsi  les nouvelles orientations de la discipline. La géographie fait appel à de nombreux concepts qui ne se présentent pas isolément mais sous forme d'un ensemble en interaction dynamique formant un véritable système ou corpus conceptuel.  Ces concepts sont liés aux courants de développement récent comme du côté de l'environnement, du développement, de la position ou des représentations (écosystème, équilibre, système, ressources, territoire,...),

       Ce que l'on relève souvent, c'est  que les concepts de base sont les mêmes qu'on utilise aussi bien dans l'école primaire, le lycée, les mass-média ou l'université mais le sens, le corpus notionnel change et est chaque fois différent. C'est le cas par exemple de la notion d'environnement, érosion, ville, fonction,  milieu... avec toutefois un sens chaque fois plus ou moins large, approfondi ou détaillé.

2 - Une géographie structuraliste 

      La structure est l'arrangement spatial des parties et des éléments , cette invariance spatiale et relationnelle qui caractérise un fait, un ensemble ou un espace. On parle de structure agraire, de structure cristalline, de structure industrielle ou d'une entreprise... On parle même de structure spatiale. 

      Le structuralisme, venu de la linguistique (De Saussure) et de l'anthropologie (Lévi-Strauss) a gagné toutes les sciences humaines et sociales et la géographie de manière tardive.  Le structuralisme analyse les faits de manière structurelle pour dégager des structures et les identifier. Il s'agit de dégager des combinaisons invariantes, indépendamment du temps, des éléments d'un système donné ce qui a le mérite de privilégier les lois de fonctionnement et les articulations relativement stables sur une période donnée aux dépens des éléments ultra-lobiles. Un ensemble est structuré lorsqu'on arrive à définir clairement les relations  et les articulations entre les éléments, lorsqu'il forme un tout idissociable et solidaire à la différence d'une simple combinaison d'éléments. On distingue souvent les structures immatérielles (structure d'âge ou de sexe...), mixtes (un clan, un segment) et spatiales (quartier, région, ville...). L'optique structuraliste permet de s'intéresser aux invariants, à ces relations stables de régulation qui dépassent les éléments. 

 3 - Une géographie systémiste  

      Un système[1] est un ensemble d'éléments et de structures en intéraction dynamique comme l'écrivait J De Rosnay (1975), interdépendants et traités comme un tout. Il incorpore à la fois structure et processus. Ce système se trouve souvent composé de sous-système qui fonctionnent en tant que système à d'autres niveaux hiérarchiques. Il se définit souvent par la finalité, l'auto-régulation, la structuration et la hiérarchisation... Le système recouvre deux notions complémentaires : 
    1 - un ensemble organisé des éléments,
    2 - l'interaction entre ces éléments. Ceci pourrait déboucher sur une construction abstraite et de voir des interactions là où il n'y avait pas ?. C'est le cas du système planétaire, de l'astrologie,...
      On parle souvent de système mais pas dans le sens systémique : c'est le cas du système agraire, du système d'érosion, du système de transport, du système urbain, du système économique, enfin du système-monde (O Dollfuss) qui remplace désormais le concept d'économie-monde de F Braudel...  

      Cette approche est très opératoire en dépit de la complexité du schéma  de phénomènes parfois plus simples. Elle permet de présenter les faits dans leur dynamique d'ensemble. Elle se trouve plus connue et diffusée chez les spécialistes des sciences exactes que chez ceux des sciences humaines, là où on affaire à des flux, de transfert et d'irréversibilité (écologie, économie, biologie...).

 4 - Une géographie modélisatrice 

      La modélisation permet de représenter la réalité par un schéma simplifié permettant de comprendre son fonctionnement. Elle consiste à identifier les éléments essentiels et les relations fortes entre eux. C'est une représentation symbolique du réel explicitant les interdépendances des éléments . Elle détient sa valeur de sa représentativité structurelle et quantitative d'une série de faits et non seulement d'un fait singulier.
      C'est une abstraction qui permet de comprendre le monde concret à travers des symboles reconnus. Elle a des vertues explicatives, didactiques et stimulantes.  Certains termes ont une connotation très évocatrice et constituent un modèle de région industrielle comme la Lorraine, la Ruhr, les Grands Lacs, une zone touristique comme la Côte d'Azur, la Floride ou la Rivierra... une région céréalière comme la Beauce, l'Ukraine ou la prairie américano-canadienne...

       On peut distinguer deux grands types de modèles : les modèles mathématiques formalisés qui sont d'usage ancien comme le modèle gravitaire et les modèles graphiques de la chorématique plus récents. Ces modèles constituent un nouveau langage permettant de représenter le réel, de l'expliquer selon une démache hypothético-déductive avec la possibilité de test, à la différence de la carte ou du croquis qui l'une déscit, le second shématise la réalité. Le modèle, mathématique ou graphique, offre une représentation et non l'unique de la réalité géographique en vue d'une démonstration et le décryptage de la dynamique spatiale[2]. Il contribue à éclairer d'autres techniques comme la cartographie sans se confondre avec elle

 5 - Une géographie opérationnelle

       L'action se trouve au terme de chaque science dont l'objectif premier demeure la maîtrise du factuel à travers la connaissance des lois de fonctionnement des faits. S'il faut recuser géographie techniciste et technicienne qui n'a pour objectif que l'action, cette denière doit constituer l'aboutissement de tout processus de connaissance. Comprendre l'organisation spatiale, agir et maîtriser l'espace doivent être au centre de l'analyse géographique.

  6 - Une géographie critique 

      Enfin, la géographie doit éviter de justifier l'ordre établi, l'ordre dominant à travers une analyse critique des faits, des théories, des concepts et des modèles. La démarche critique ou radicale doit être au centre de la problématique géographique à travers une mise en cause permanente qui permet de renouveler et les théories et les concepts chaque fois que c'est nécessaire.
      Cette position critique est de nature à renouveler les méthodes, les démarches, les concepts de la discipline en brisant le carcan de l'immobilisme et de l'ordre établi. Ce paradigme critique est de nature à alimenter  et féconder les cinq courants cités précédemment.    

 7 - Géographies 

      A Baily et Ferras (1997) dans les "éléments d'épistémologie de la géographie", proposent cinq types de géographies:
      - La géographie reconnue est celle de l'inventaire spatialisé, celle des faits spatiaux sous forme de capitale, le où se trouve?, le fleuve le plus long. Cela provient des héritages de la géographie du lycée.
      - La géographie révélée devant l'inattendue et le bizarre, l'exceptionnel et l'insolite: le grand canyon, la forêt amazonienne, la haute montagne, l'oasis,..
      - La géographie soupçonnée lorsqu'elle apporte la solution à une question sur un lieu, le Congo devient Zaïre, ou évoque une trame invisible : sous-traitance...
      - La géographie pressentie lorsqu'elle confirme une intuition : champs migratoires, mondialisation...
      - La géographie affirmée à travers la lecture du quotidien : mass médias. 

      La géographie au moment d'envahir notre vie quotidienne du moins indirectement, elle trouve encore des difficultés à recouvrir son statut. La géographie entre en crise et progresse en même temps.
    Il s'agit d'expliciter les bases théoriques mais est-ce à dire renoncer à la diversité et la multiplicité des paradigmes et des démarches qui traversent la discipline, réduire l'anthropomorphisation excessive qui charrie l'idéologie (personnalité, vocation, anarchie, altération, usure, vieillesse, jeunesse, résistance...) et une banalisation verbale?
    la géographie se trouve aussi parcourue par un débat souvent réducteur en couples: idiographie-nomothétie, déduction-induction, physique-humain, déterminisme-possibilisme, régional-général, local-mondial, concret-abstrait, quantitatif-qualitatif... Ce couplage est réducteur et voile le vrai problème à savoir l'explicitation des problématiques, des paradigmes disciplinaires et des démarches utilisées.
   



   
        Si la géographie semble entrer en crise, elle n'a jamais été aussi féconde que pendant cette crise, elle cesse d'être une synthèse ou une science carrefour comme le pensent de nombreux géographes ou non géographes comme si les autres disciplines ne font pas de synthèse ou ne sont pas elles-mêmes au carrefour? A des problèmes nouveaux, la géographie se fraie de nouveaux chemins et offre un instrument de recherche: inégalités, marginalité, développement, mentalités, représentation...  Le véritable enjeu réside dans l'explicitation et la réflexion sur la discipline qui demeurent un grand défi.


[1] - Mot à mot sytema qui veut dire "tient ensemble".
[2]
- R Ferras - 1993 : Les modèles graphiques en géographie. Géopoche, Economica.