Du déterminisme au probabilisme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            La géographie est passée d'un paradigme déterministe où la nature et le milieu dictaient leurs lois, à une prise de conscience des possibilités offertes à l'homme  grâce aux  progrès des techniques mais aussi grâce à la découverte de  la diversité des espaces aménagés.

 

            La prise en compte de l'incertain et le développement de la théorie de l'information  vont donner lieu à de nombreuses méthodes et modèles de nature  stochastique.

 

 

 

1 -  Causalité et déterminisme

 

            La géographie, à force de coller à la réalité et aux faits, a été très tôt attirée par la recherche des liens de causalité entre les faits géographiques. Dans ce paradigme déterministe, le physique  a été souvent le déterminant tandis que l'humain et le social représente  le déterminé.

 

            La géographie régionale se situe souvent dans cette problématique et c'est ce qui explique souvent qu'on commence dans ce genre d'études par le milieu physique pour analyser ensuite le contenant.

 

            Ce paradigme déterministe a été au centre des débats  au début du XX° siècle entre la géographie régionale de La Blache et le positivisme de Durkheim, entre l'empirie et l'expérimentation.

 

            Cette école se fonde sur l'observation et l'analyse de la relation homme-milieu en mettant l'accent sur les relations apparentes. C'est l'influence de l'environnement sue l'homme et la société qui a été souvent mise en relief et privilégiée dans ce genre d'études.

 

            C'est dans ce cadre qu'on explique la répartition des hommes et des activités par des facteurs physiques si bien que certains concepts se trouvent centraux comme le site pour la localisation des villes ou des ports, la nappe pour l'habitat rural,  la nature du sol pour l'agriculture ou la richesse du sous-sol pour l'industrie

 

            Cette causalité linéaire privilégie le physique et a donné lieu à une école empirique allant jusqu'à la théorie de l'espace vital du nazisme justifiant par exemple l'expansion d'une race considérée comme supérieure et confrontée à des ressources limitées....

 

            Ce déterminisme a été souvent pris dans le sens du caractère déterminant du physique et donné lieu à la géographie régionale et zonale où région ou zone sont souvent prises dans le sens d'une entité naturelle conférant ainsi des caractères d'unité.

 

            Le déterminisme s'appuie sur deux postulats pas toujours explicites : le fait géographique s'explique par des causes ou conditions, c'est ce qui explique la consécration du terme puisqu'on parle souvent de conditions physiques. En second lieu, le fait se produit lorsque ces conditions se trouvent réunies.

 

            L'excès du déterminisme a prêché l'écologisme avant la lettre et en réaction à ces excès un nouveau courant s'est développé celui du possibilisme.

 

 

2 - Le possibilisme

 

            Avec les progrès des communications, on s'est rendu probablement compte de la diversité des aménagements pour des conditions physiques parfois identiques. A comparer les plantations tropicales de cultures commerciales avec la culture sur brûlis de la forêt , on se rend compte de la possibilité offerte à l'homme d'en disposer de la nature selon sa civilisation et ses moyens techniques...

 

            Dans ce cadre se développe l'école de K Sauer qui privilégia l'élément culturel comme facteur important dans le comportement humain, l'école anglo-saxonne des localisations qui privilégiait la maximisation de l'utilité, la rationalité du comportement et la minimisation de l'effort mais la causalité reste de type linéaire même si le champ d'investigation s'est beaucoup élargi et aux facteurs physiques se sont ajoutés les déterminants culturels et économiques.

 

            Autrement, le possibilisme constitue une autre forme du déterminisme qui est loin d'être rejeté ou remis en cause.

 

            Cet élargissement de la sphère des causalités ne peut se faire indéfiniment sans se condamner irrémédiablement et Le Lannou écrivait déjà en 1949  que "le milieu géographique qui est l'objet final de nos études ne se laisse pas facilement résoudre en causes et en effets tant est complexe le mélange de ses composants"[1].

 

 

3 - Le probabilisme

 

            Le probabilisme se développa pour tenir compte de l'incertain notamment pour le futur dans la mesure où on cherche à savoir dans quelle mesure une relation passée a des chances de se poursuivre?. Là aussi, on peut dire que si tout continue comme avant, toutes choses égales par ailleurs, il y a maintien des relations observées par le passé. On retrouve là une autre forme du déterminisme.

           

            Si la relation observée se modifie, c'est la preuve qu'il y a de nouveaux facteurs qui sont intervenus et qui n'ont pas été pris en compte. C'est à dire que l'information a été incomplète. Or l'information est toujours incomplète ou imparfaite même pour le présent , que dire alors pour le futur ?. La prévision ne peut jamais être certaine, mais dispose d'une certaine probabilité de réalisation plus ou moins élevée.

 

            Sur un autre plan, il est hors de question d'analyser toutes les causes et les conditions de réalisation d'un fait géographique ce qui fait qu'il est presque impossible d'expliquer un phénomène avec certitude absolue. La certitude est d'autant élevée que ces causes sont connues et leur nombre est réduit . Autrement, on tombe dans l'aléatoire qui se définit comme la conjonction d'une multitude de causes inconnues et d'effet égal et additif.

 

            Le probabilisme part ainsi d'une information insuffisante sans réfuter le déterminisme ou le possibilisme. L'incertain n'est-il pas du à une ignorance des causes?

 

            Dans ce cadre les méthodes stochastiques deviennent centrales, on ne dira pas que x est la cause de y mais que y dépend dans une certaine probabilité  connue de x de la forme : y = f(x)  +/- e

              On retrouve là  les modèles de régression par exemple et les tests d'hypothèses où on tient compte du hasard et de l'incertain..... Cette partie incertaine représente les causes inconnues ou le hasard selon que la position est déterministe ou probabiliste.

 

  

3 - L'information 

 

            L'information est ce gain de connaissance supplémentaire  et ce pouvoir d'organisation  sur l'espace et l'environnement qui sont acquis moyennant une énergie dépensée.  La pratique spatiale nécessite l'information qui se transmet par des codes forcément modifiés et dépend à son tour  de la connaissance du milieu  qui  inéluctablement sélective, filtrée et subjectivisée.

            Dans ce cadre, la diffusion des innovations requiert un intérêt particulier dans la mesure où elle véhicule le changement et la dynamique spatiale. Cette diffusion des idées, des valeurs, des techniques se fait selon des mécanismes bien définis .

              Les résistances à la diffusion sont nombreuses et expliquent la diffusion différentielle de l'information, c'est la distance et la friction avec un intérêt particulier des liens sociaux et familiaux. qui constituent des vecteurs privilégiés de transmission.

 

            A cette diffusion de voisinage, s'ajoute une transmission hiérarchique.. Ces processus montrent l'importance du hasard dans ce type de mécanismes... La théorie de probabilités constitue un cadre théorique d'interprétation des faits et d'explication des configurations spatiales où il y a toujours une partie laissée au hasard et à l'aléatoire. En effet, l'aléatoire n'est pas cet arbitraire, cet insensé qui est démunie de logique comme on a tendance à le prendre dans son acception générale. L'aléatoire est cette infinité de facteurs inconnus, supposés égaux et dont les effets sont additifs. Dès le moment qu'un facteur devient important, il est connu et ne fait plus partie du hasard.

            

 

 

            La dimension pratique et opérationnelle développée depuis trois décennies suite aux impératifs du développement et de l'aménagement et de la pertinence pratique des modèles et des méthodes a donné lieu au développement de la prévision et de la prospective permettant de prévoir l'avenir en laissant une certaine marge à l'incertain. C'est le cas de la construction des barrages, de la prévision du trafic, de la population et des besoins conséquents dans les études de développement et d'aménagement.

           

             Dans un système donné, le mouvement aléatoire régit le comportement des éléments pris individuellement en dépit de la logique implacable qui commande ce comportement lorsqu'on se place au niveau de l'individu. C'est ainsi qu'un citadin peut avoir ses raisons justifiées et implacables qui régissent sa mobilité dans la ville  tant au niveau de la résidence que du travail.

 

            Ces mouvements individuels, considérés à une échelle plus vaste, de la ville par exemple, paraissent comme désordonnés et dénués de signification particulière tellement ils sont désordonnés et se trouvent régis par des logiques contradictoires ou pas claires du tout.

 

            Analysés comme une résultante du comportement d'ensemble, la mobilité semble être régie par une certaine logique et les mouvements peuvent être expliqués facilement par des schémas de type déterministe. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, là ou il y a une logique vécue et intentionnelle au niveau individuel, on a un comportement aléatoire tandis qu'au niveau global à l'absence d'une logique vécue et voulue  correspond un comportement plus déterministe dans le sens de moins aléatoire.

 

            L'analogie avec la physique peut être faite facilement. Le comportement d'une molécule en fonction de la température est très aléatoire tandis que l'ensemble du gaz a un comportement d'ensemble qui peut être facilement décrit par des lois bien déterminées.

 

            Le même exemple peut être fait au niveau de la circulation et de l'interaction de manière générale. Ainsi, aux comportements individuels aléatoires où chacun se trouve régi par un mobile, un trajet, un itinéraire, un horaire, un espace et un mode  différents correspond une résultante d'ensemble qui peut être restituée par des modèles assez simples, moyennant une simplification de la réalité, comme le modèle gravitaire.

           

            On peut dire que d'une manière générale, la résultante des comportements déterminés est aléatoire tandis que la résultante des comportements aléatoires est surdéterminée.

 

           

            Dans un ensemble infini, il y a de fortes chances pour qu'il tende vers son état le plus probable où son entropie est maximale[2]. Les mouvements d'ensemble créent une instabilité permanente dans le système. Cette dynamique permanente où les mouvements individuels sont nombreux et non coordonnés donne naissance à une configuration générale où le hasard est essentiel mais où les éléments se trouvent liés par des relations statistiques précises.

 

            Alan Wilson a forgé la notion d'entropie pour les modèles de gravitation tandis que Von Bertalanffy a incorporé la notion dans sa théorie générale des systèmes. D'un autre côté, la prise de décision ne se fait que rarement dans des conditions de certitude. Elle s'opère très souvent dans des conditions d'incertitude où on attribue aux faits, aux événements possibles une probabilité subjective en fonction de l'information du moment, des enjeux et des intérêts conscients ou non de l'individu ou du groupe. A ce niveau, la statistique bayésienne devient centrale dans l'analyse des prises de décision. La question se pose par exemple dans l'analyse du choix de la localisation de l'usine ou de l'entreprise.

 

            Les situations de conflit font déployer des stratégies et des contre-stratégies  qui se forment et se dé-forment sur le terrain en fonction des données du moments et du comportement du vis à vis adoptant des logiques parfois contradictoires et non arrêtées d'avance. La logique classique est incapable de rendre compte de ces situations et  même les lois de probabilités se trouvent incapables de décrire un tel comportement. La théorie des jeux, inspirée du comportement des joueurs est très utile pour expliquer les comportements des divers protagonistes en présence en tenant compte des enjeux et des stratégies déployées et que ne peut restituer le schéma déterministe ou probabiliste simple.

 

            Ce schéma est très intéressant pour expliquer les stratégies de groupes sociaux en présence: l'Etat, la paysannerie, les grands propriétaires ou les sans emplois...

 

 

            La plupart des modèles utilisés sont au début et dans la plupart des cas de type déterministe où la connaissance de la valeur des paramètres de base permet de définir le résultat avec précision. S'appuyant sur des hypothèses très simplificatrices parfois, les modèles adoptent un schéma déterministe, c'est la cas des modèles économiques de localisation de Von Thünen, A Weber, Christaller, Wingo...

 

            Ces modèles sont déterministes à trois niveaux au moins:

            - le schéma de causalité linéaire fait que la connaissance d'un facteur x entraîne inéluctablement le résultat y même si on appris par la suite à prendre compte des résidus et des erreurs-types qui expriment d'une certaine manière l'aléatoire.

 

            - En privilégiant un facteur donné comme le transport, la minimisation du coût global ou tout autre fonction d'optimisation (maximum, minimum...), on fait abstraction des autres facteurs qui n'existent plus ce qui est un peu simpliste même si la simplification constitue la seule manière de comprendre la complexité ?.

 

            - En supposant que tous les individus adoptent le même raisonnement, le même comportement on fait abstraction des différents mobiles qui régissent le comportement individuel et on privilégie un schéma qui n'est pas aussi valable, une fois pris au niveau individuel. Il n'est pas démontré que tout le monde fasse le même raisonnement et le même calcul. Les décisions sont le résultat d'une infinité de mobiles dont la combinaison n'est pas à exclure non plus. On rejoint ici la différence de schéma entre comportement individuel et comportement collectif.

 

 

          

Orientations de lectures

 

Belhedi A - 1992 : La géographie de l'écologisme à l'éco-environnement. RTSS.


 

[1] - Le Lannou - 1949 : Géographie humaine.

[2] - On retrouve ici l'analyse systémique développée plus loin.