Le langage et le discours géographiques
Le langage géographique est un
langage spécifique qui pose parfois certains problèmes dans la mesure où il se
trouve souvent entaché d'organicisme, d'idéologie et de polysémies. On traitera
ici quelques aspects du langage géographique.En outre, le discours géographique
véhicule souvent une certaine charge conceptuelle et idéologique sur laquelle on
s'attardera un peu par la suite.
I - Le langage géographique et ses effets
Le langage constitue un médiateur entre le géographe et la réalité si bien que les mots sont souvent trompeurs et Poincaré a montré qu'aucune expérience ne pouvait infirmer une théorie en ce sens qu'il est toujours possible de recomposer celle-ci de façon à tourner la difficulté. (Poincaré, 1902 : la science et l'hypothèse). Le langage courant est si expressif qu'il crée une méfiance biaisant l'appréhension empirique de la réalité et la détermination rigoureuse des concepts et des théories. On se tourne alors vers un langage neutre que constitue les mathématiques, c'est ce qui se trouve souvent derrière l'argumentation des défenseurs de la révolution quantitative.
Le discours scientifique se déploie selon des formes similaires du discours littéraire, il s'agit d'emporter l'adhésion du lecteur par tous les moyens à force du verbe, de preuves et de méthodes : choix de citations, choix des termes et des concepts, énoncés extraits de leur contexte originel... De là découle l'importance du discours scientifique qui devient stratégique: toute une rhétorique est mise en place dont le but est de convaincre. Le discours scientifique crée ainsi des champs cognitifs où discours et réalité s'imbriquent intimement. Le discours scientifique crée ainsi des connaissances, constitue aussi un discours sur la manière de les produire et de les utiliser. Il contribue ainsi à créer son propre objet : le science est à la fois action et artifice (Russo F., 1970)
L'attention en géographie s'est longtemps cristallisée sur le discours beaucoup plus que sur le langage, c'est pourquoi la formalisation a été lente et très tardive et le recours au langage naturel est fort répandu. La géographie s'est appuyé sur des langages divers : le verbe, la carte et le chiffre. La géométrie d'abord a servi à représenter la terre, faciliter la localisation mais aussi les probabilités et les ensembles: trois langages différents. La logique formelle est encore moins représentée : axiomatisation d'Obadia. La cartographie se caractérise par la non linéarité d'où la production d'un nouveau discours.
Certains croient aussi qu'introduire des méthodes quantitatives changerait le discours qui peut rester totalement empirique, c'est le cas de l'analyse factorielle par exemple. La science cherche une troisième voie, entre l'évidence et l'irrationnel, difficile qui celle du raisonnable (Perelman, 1970).
Le discours-prison et ce discours qui emprisonne le géographie dans un cercle vicieux tout en lui donnant la fiction, c'est le cas par exemple de la démarche déductive. Cette démarche ne peut prévoir qu'à partir de ce qui est connu sur la base d'une symétrie explication-prédiction. C'est à dire qu'on ne peut prédire que ce qu'a pu expliquer et un phénomène est expliqué dès le moment qu'on peut le prédire. Le modèle déductif-nomologique ne permet ainsi que la confirmation de ce qui est connu. Il produit un discours prison, ce qui est valable pour toute la logique classique qui nous offre un discours-borné car les conclusions sont incluses déjà dans les prémisses. Méthodes, techniques et discours peuvent emprisonner l'esprit.
Une méthode fondée dans son contexte mais répétée à satiété perd de son sens originel et devient un obstacle. C'est le cas de la monographie qui justifiée à une certaine époque et a constitué même une révolution à l'époque, elle va devenir un discours-prison empêchant l'évolution de la réflexion et on connaît maintenant les méfaits de ce plan tiroir qui remonte de la géologie à la politique en passant par d'autres sphères... C'est aussi le cas du commentaire de carte qui est devenu un exercice figé, une entrave à la pensée
A force de fuir l'idéologique, le fait de pousser le positivisme à l'extrême peut basculer vers le subjectivisme ?. La simplification de la réalité , nécessaire à la théorisation, empêche sa vérification authentique et on a tendance à accuser le contexte réel beaucoup plus que la théorie. Cette approche néo-positiviste peut conduire à modifier le réel pour que la théorie se révèle exacte et fondée. Même au niveau des méthodes les plus formalisées, le discours géographique peut contribuer à emprisonner la réflexion.
Le discours peut être aussi source de créativité, de création de nouvelles connaissances et interprétations du monde. Le discours fait voir ce que le langage normal ne le permet pas, il fait émerger le nouveau ou l'évoque. Ce pouvoir créateur se situe au niveau visuel, rhétorique et narratif.
Le discours géographique fait appel à la vision: la carte et le graphique, un art au vrai du sens du terme où qualité artistique et portée scientifique vont de pair. Le discours fait voir, il est spectacle. L'information est ainsi une réduction (filtre) et une construction à la fois en rapprochant ce qui paraît épars, elle crée une information qui n'est pas contenue dans le monde réel. La représentation cartographique donne au discours géographique un pouvoir supplémentaire permettant la saisie synchrone des phénomènes: globe terrestre, cosmos, espace national ou régional... Les nouvelles techniques de photo-interprétation et d'imagerie nous rapprochent du paysage tout en incorporant les échelles. Cette vision synoptique, est non linéaire, elle constitue une représentation du réel et représente ainsi une rhétorique.
Le texte géographique mélange science et poésie qui pourrait pencher vers le flou et l'absence d'explication faisant appel aux sens et à l'imaginaire pour créer le sentiment de l'espace, le sensible. L'art de communicativité facilite la créativité. C'est un genre poético-mythique dont le but est l'évocation tout en emprisonnant le discours dans une description figée. La métaphore est fondamentale pour saisir la poétique du paysage (ramener ce qu'on ne comprend pas à ce qui est connu), elle constitue même un des premiers procédés de pensée de l'homme.
Le discours est novateur narrativement, la liaison est étroite entre voyager, lire et écrire et raconter. Les moyens audiovisuels sont là pour prolonger cette approche. L'innovation réside dans la synthèse, l'invention de l'intrigue (combinaison de buts, causes et hasards) et de rapprochements jusque là insoupçonnés. La synthèse chère au géographe résulte de cette narrativité intrinsèque.
De tout temps, le géographie fait appel au langage courant pour exprimer ses idées et ses recherches ce qui fait de la géographie un savoir discursif. C'est pourquoi on observe un certain flou et un flottement au niveau de la terminologie en dépit de l'effort de fixation. On remarque aussi une importance à la qualité de présentation, le caractère littéraire de la description, voire même le côté artistique du travail du géographie.[1] Le piège guette ainsi le chercheur[2] , l'espoir[3] de formalisation suscitée par la quantification se trouve déçu. Parallèlement, on tout un courant qui essaie de préciser les termes et les concepts[5] et adapter le langage[4] .
Il est certain qu'il existe une interférence entre le langage et la démarche se trouve au niveau du discours. L'analyse porte sur les signifiés (analyse de contenu...) et les formes (style...). En plus de la terminologie technique, la façon dont un discours est structuré révèle une vision du monde, un effort d'adapter le langage à la réalité mouvante. C'est au niveau du langage que se trouve l'effort pour dégager les idées nouvelles et les conceptions neuves.
La métaphore constitue une catégorie fondamentale dans le discours, Cette figure consiste à représenter une idée sous le signe d'une autre idée ne se rattachant à la première par aucun lien que celui d'une certaine ressemblance.
La métaphore repose sur la substitution et l'analogie liant les mots. La force de la métaphore provient de la perception de l'incompatibilité sémantique de l'image énoncée. C'est ce qui fait la différence entre similitude et métaphore. Celle-ci vise la sensibilité par l'intermédiaire de l'imagination tandis que la similitude s'adresse à l'imagination par l'intermédiaire de l'intellect. Il est alors difficile de limiter la métaphore au mot, elle a une référence externe au langage. La métaphore permet de redécrire le réel . Il en découle toute une terminologie scientifique détournée de ses premières significations ainsi que le passage de termes d'une science à une autre. La métaphore apparaît comme un procédé de la pensée à innover. Elle permet le passage entre l'observation, l'expérience et l'interprétation.
L'organicisme est très fréquent dans le discours géographique. Ce courant est très ancien et remonte à Aristote mais c'est au XVIII° qu'il devient un instrument privilégié de la pensée[6] et ce jusqu'à l'aube du XX° siècle ce qui va marquer le discours géographique que Vallaux C. va critiquer[7] l'analogie entre surface de la terre et organismes[8]. Le renvoi à l'être vivant est très fréquent : organisme, corps, artères, veines, ossification, physionomie, cellule, naissance, maturité, jeunesse, vieillissement, déchéance, mort, vie, vivant, ferment, évolutionnisme.. Le monde végétal est mis à contribution aussi : branches, association, organe, fécondité... Ainsi l'Etat, la société sont un organisme vivant... L'emprunt va au monde physico-chimique : force centrifuge, atome, atomisation, cristallisation..
On a souvent à opposer le courant mécaniste au courant organiciste mais il semble que cette antithèse est un peu exagérée (Schlanger J. op cité). L'organisme dépasse la machine par la fin dont il dispose. L'organisme est beaucoup plus une métaphore qu'une similitude. Le recours à l'organicisme s'inscrit dans la perspective écologique qu'on doit à Ratzel (lutte pour la vie, poids du milieu...), il intègre la science au sens : c'est le cas de physionomie, gestalt, personnalité (individualisation, centralisation...). La métaphore a un intérêt pédagogique certain persuasif assurant l'adhésion du récepteur en faisant appel aux sensibilités[9].
Langage et idéologie
Le langage constitue un médiateur entre le géographe et la réalité si bien que les mots sont souvent trompeurs. Le discours se place au niveau idéologique doté de fonctions de justification et d'occultation : le recours à l'évidence charrie l'idéologique à travers le choix des termes, des échelles, des thèmes, des méthodes et des démarches. Quelque soit la formalisation d'une science, elle repose sur des valeurs qu'on ne discute pas ?.
La science cherche la vérité tandis que l'idéologie vise la pratique mais l'activité scientifique est imbriquée d'idéologies et on peut étudier les idéologies géographiquement comme on peut étudier la géographie idéologiquement (Berdoulay, 1985, Lacoste, 1977). La science devient alors une véritable rhétorique (art de convaincre) qui est le propre de l'idéologique, d'où l'utilisation de l'hyperbole (manipulation du langage) dans divers sens. C'est le cas lorsqu'on exagère certains aspects en leur donnant un pouvoir explicatif : discours ruraliste C'est aussi le cas lorsqu'on déplace le terrain d'un schéma comme est l'évolutionnisme déplacé de la biologie vers le socio-politique. On a aussi la litote (passer sous silence certains facteurs importants) et on peut invoquer la démarche spatialiste privilégiant la distance, le coût de transport en passant sous silence d'autres facteurs parfois plus importants. La démarche inverse prêche aussi par le même biais. Il faut citer la métonymie (évoquer un objet par l'intermédiaire d'un autre lui est lié , on parle de synecdoque lorsque le lien est apparent), c'est le cas lorsqu'un phénomène se trouve réduit à une de ses composantes : par exemple la ville assumée à un lieu central ce qui revient à soustraire les autres aspects. La dévalorisation des autres fonctions de la ville peut ouvrir la porte à l'idéologie: en ne voyant la ville comme phénomène économique Max Weber en vu un phénomène occidental ?. La présentation d'un phénomène relevant d'une géographie générale peut prêter le flanc à une idéologie impérialiste ne tenant compte que de la ville anglo-saxonne ou occidentale dans meilleur des cas. On retrouve ici le problème du tout et de la partie présentant celle-ci pour celui-là.
Les procédés de persuasion encouragent la déviation idéologique: c'est le cas de l'analogie et de la tautologie. L'analogie est cette ressemblance de relations entre phénomènes différents, elle est souvent utilisée pour emporter l'adhésion du lecteur en créant une illusion de preuve en présentant les relations comme évidentes sans vérification ce qui laisse la porte ouverte à l'idéologique: le cas de la géopolitique nazie tirée de l'analogie organique des peuples et des Etats est significative.
A force de fuir l'idéologique, le
fait de pousser le positivisme à l'extrême peut basculer vers le subjectivisme
?. La simplification de la réalité , nécessaire à la théorisation, empêche sa
vérification authentique et on a tendance à accuser le contexte réel beaucoup
plus que la théorie. Cette approche néo-positiviste peut conduire à modifier le
réel pour que la théorie se révèle exacte et fondée. Même au niveau des méthodes
les plus formalisées, le discours géographique peut contribuer à emprisonner la
réflexion.
II - Genre du discours
La tension épistémologique est nécessaire pour toute discipline touchant les liens avec les autres disciplines, les marges ou l'unité même. C'est le cas de la géographie qui se trouve dichotomisée entre le physique et l'humain, le qualitatif et la quantitatif, le nomothétique et l'idéographique, l'appliqué et le fondamental, le local et le macrospatial...
Le positivisme conduit à l'éclatement de la géographie et à un déterminisme des lois, lequel éclatement trouve son origine aussi dans le marxisme au même titre que l'unité de la géographie. C'est le cas de la morphologie qui se trouve à la croisée des chemins : se constituer en science autonome sans lien avec la géographie humaine ou s'orienter vers des préoccupations humaines. L'une ne va pas sans l'autre dans un mouvement dialectique, c'est le fait de pousser à outrance cette spécialisation qui produit une réaction en sens inverse.
La poussée du positivisme a conduit parfois à réfuter la présence de lois dans le domaine social en allant vers des domaines proches de la littérature ou de l'art sous l'impulsion de la phénoménologie tout en laissant à l'histoire une place prépondérante pour assurer une synthèse. D'autres limitent la portée de ces lois en les soumettant à la critique. L'introduction de l'échelle permet de nuancer la signification et les limites des lois car l'échelle d'observation crée le phénomène. Le passage entre différentes échelles reste encore difficile notamment en géographie humaine ( individu-groupe, local-régional...).
Le déterminisme scientifique est ce fait de travailler sur des phénomènes qu'on ne trouve pas dans la nature, des phénomènes isolés et idéalisés. Ce sont des construits au même titre que les lois qui conduisent au déterminisme. Pour en fuir, l'indéterminisme a été souvent une solution !. . La théorie de l'information a permis de dépasser le blocage.
Le possibilisme constitue une voie intermédiaire entre le déterminisme environnemental et le déterminisme radical sur la base de l'évolutionnisme (Darwin, Hegel, Comte, Ritter...) et de la notion de milieu développée déjà dans la littérature du XIX° siècle (Balzac, Chateaubriand). Cet évolutionnisme est souvent unilinéaire (étapes fixes successives) selon un schéma universel (Marx, Engels, Hegel, Comte...) contrairement à l'idée de Darwin qui reconnaît l'effet différentiel du milieu..
Le possibilisme se présente ainsi comme une tentative d'explication de la différenciation des sociétés en se fondant sur le milieu, comme une critique de l'évolutionnisme unilinéaire. C'est dans ce cadre que Ratzel réhabilite Ritter. comme fondateur de la géographie humaine où le naturel n'est qu'un moyen. Le possibilisme s'impose ainsi avec de la Blache et le genre de vie: véritable système écologico-sociétal fondé sur le milieu. Mais en se coupant de ses sources épistémologiques (néo-kantisme), le discours possibiliste s'est sclérosé. L'apport du structuralisme a été important notamment l'école constructiviste (Piaget J....) dans cette voie en apportant les processus assimilition-accomodation, déséquilibration-équilibration selon un schéma interactif non linéaire entre l'homme et le milieu ou encore le structuralisme culturel de Levi-Strauss, voire le marxisme évitant le matérialisme simpliste et linéaire (Althusser ).
III - Concepts de base de la géographie
Les concepts constituent la pièce maîtresse qui fonde une discipline à commencer par la doctrine elle-même. Mais à chaque période de son développement, un nombre réduit de concepts et de définitions forment le noyau de base autour duquel s'articule toute le réflexion.
1 - Géographie et Géographies
Les définitions de Géographie se sont multipliés et chaque étape ou école a gardé les siennes. La géographie est l'étude du rapport homme-milieu", c'est "l'étude de l'organisation et la production de l'espace", c'est " la connaissance de l'espace et de son organisation"... La géographie n'est plus comme le laisse supposer son étymologie " une simple description de la terre (géo-graphie)" mais "l'étude des rapports entre la société et ses espaces même si on peut multiplier les nuances.
"La géographie est donc l'explication et la description de la physionomie actuelle de la terre" écrivait Demangeon dans son Dictionnaire au début du siècle. Vers 1930, le Petit Larousse proposait " Description de la terre sous le rapport de..." (du climat, des sols...) donnant lieu à des Géographies. Pour A Bailly, dans les Concepts de la Géographie humaine (1995), "c'est une représentation du monde et des pratiques humaines qui prend son sens dans le cadre d'une idéologie et d'une problématique", c'est "l'étude de l'organisation de l'espace et des pratiques spatiales qui en résultent". Pour Pinchemel, dans la Face de la terre, l'analyse géographique amène à "s'interroger sur la capacité des hommes à agir et à penser en relation avec la face de la terre...".
"Science des paysages", "Science des lieux"..., "Sciences des milieux naturels pour une écologie de l'espèce humaine", "Science de l'espace" ou "géo-analyse"... Voilà quelques définitions de la géographie qui font allusion à cette interaction entre faits humains et faits physiques qui fonde la discipline alors qu'en pratique le clivage entre géographie physique et géographie humaine se fait de plus en plus grand. La pratique scientifique est la négation de la conceptualisation.
La géographie ne peut pas être la science de l'espace mais, c'est plutôt "l'étude de l'organisation de l'espace et des pratiques spatiales qui en résultent", Elle est une connaissance de la connaissance analysant les discours et les pratiques spatiales pour en dégager cohérences et répétitions.
Quelques définitions de la géographie
"Le géographe met
au premier plan de sa recherche les relations entre la localisation,
l'organisation et la différenciation spatiales." (O. Dollfus, 1971, L'analyse
géographique, PUF, p8).
"Toutes les formes sont semblables et que nulle n'est pareille aux autres "
(Goethe ). C'est toute la géographie qui est là, cette phrase résume les
problématiques de la géographie. Elle décrit à la fois l'unique et le commun.
"C'est une histoire naturelle de la différenciation régionale de l'écorce
terrestre".
"La géographie, c'est d'abord une méthode ou, si l'on préfère, une manière de
considérer les choses et les êtres dans leur rapport avec la terre " (Baulig ).
"La géographie est science de la différence et de l'unité appréhendées dans les
limites imposées par la nature ou héritées des constructions de l'histoire" .(P
George, Préface à "Problématiques de la Géographie, Isnard H, Racine J.B et
Reymond H, PUF, Le géographe, 262p, 1981, p 10)
"La géographie, me semble, dans sa plénitude, l'étude spatiale de la société,
ou, pour aller jusqu'au bout de ma pensée, l'étude de la société par l'espace.
". F Braudel
"Observation-induction-modélisation conceptuelle telle est la démarche
épistémologique de notre discipline " .(H Isnard, in Problématiques de la
géographie, p 24)."La géographie est une discipline née de l'histoire et se perd
dans l'univers carcéral de l'économie et du totalitarisme économique et sociale
". (P. George, 1981, idem, p 12)
"La géographie est "une science des relations spatiales entre les phénomènes
observables à la surface de la terre" (Berdoulay, 1988, Des mots et des lieux,
CNRS)"Le discours géographique n'est pas, en fait, un discours sur la
connaissance du monde, mais un discours sur le monde - c'est dire que le
géographe ne parle jamais du réel, quoiqu'il en croie"
(H. Chamussy 1989, A propos de la spécificité des espaces de montagne. RGA,
1-2-3, 243-258. Grenoble.)
"La géographie est la science du territoire. Elle est la forme territoriale de
l'action sociale" .(Turco, 1985).
" La science de l'espace terrestre et de son organisation" .Ph et G Pinchemel,
la face de la terre.
2 - L'espace
L'espace devient depuis le début
des années 1970 le maître-mot de la discipline , il tend à remplacer Géographie
au même titre que l'adjectif spatial pour géographique. Dans le Dictionnaire de
P George, il n'y pas d'entrée pour espace par contre on note une pour l'espace
économique et que c'est là qu'une définition de l'espace géographique est donnée
à travers une définition de l'économiste F Perroux en termes d'espace concret et
banal. Le premier à utiliser ce concept est J Gottmann dans les années 1950.
Le Robert définit espace, sans aucune référence à la géographie, comme
"le lieu , plus ou moins délimité, où on peut se situer quelque chose"; "milieu
idéal, caractérisé par l'extériorité de ses parties, dans lequel sont localisées
nos perceptions et qui contient par conséquent toutes les étendues finies";
c'est aussi une "étendue de temps" . C'est un support de répartitions, une
étendue plus ou moins finie, un espace vécu partiel et relatif, un espace
social exprimant la structure sociale, un espace relationnel... L'espace n'est
plus un simple espace-support, "il est un concept fort, à la base de la
géographie" Ph et G Pinchemel.
Selon R Brunet (1990), l'espace géographique est de "l'ensemble des populations, de leurs oeuvres, de leurs relations localisées... et localisables, à la fois les rapports des lieux entre eux, et les rapports aux lieux qu'entretiennent les individus et les groupes". C'est "tout ensemble approprié, exploité, parcouru, habité et géré...". Bailly A et Ferras (1997) proposent la définition minimale suivante : "un tissu caractéristique de relations que les hommes établissent entre les lieux dans l'étendue terrestre".
3 - Environnement et milieu
L'environnement c'est la
résultante de tous les facteurs externes agissants, c'est l'ensemble des
facteurs biotiques et abiotiques de l'habitat (Harant et Jarry 1964). C'est
"l'ensemble des agents physiques, chimiques et biologiques et des facteurs
sociaux susceptibles d'avoir un effet direct ou indirect, immédiat ou à terme,
sur les êtres vivants et les activités humaines (Ternisien 1971). Cette
extension va banaliser le concept en marge de la discipline parallèlement à la
montée de l'écologisme. le livre de P Gould en 1993 "Fire in the rain" est
significatif de Tchernobyl.
L'environnement est revenu de l'anglais avec le sens écologique de cadre
de vie (Ph et G Pinchemel ), les auteurs de la face de la terre pensent qu'il y
a identité entre milieu et environnement avec toutefois des limites que le
concept de milieu porte l'adjectif géographique contrairement à environnement.
Le milieu est ce qui entoure, ce dans quoi un individu, un groupe ou un
élément se trouve. De la Blache parle de "la force du milieu" qui imprègne les
hommes qui se mettent en harmonie avec leur milieu. R Brunet note que l'espace
contient le milieu mais l'inverse n'est pas vraie, l'espace peut lui-même être
un milieu. La notion de milieu est marquée de passivité, d'extériorité, de
naturalité et d'unicité (idem p 36, 1990) O Dollfus parle de milieux physiques
en tant qu'entités distinctes (p 311) avec les modelés, les climats, les sols et
la mosaïque des milieux est considérée comme une contrainte et un héritage
inscrit dans l'espace. Le concept de milieu est plutôt de connotation physique à
moins qu'on parle de milieu géographique.
5 - Le paysage
La notion de paysage a été
longtemps au centre de la réflexion géographie associée d'ailleurs avec celle du
milieu. Elle exprime le produit visible du milieu aménagé par l'homme et on
parle d'openfield ou de bocage... Le côté esthétique, voire fonctionnaliste
prend de la valeur en géographie urbaine avec Lavedan en particulier. Le
caractère subjectif se développe avec la psychologie cognitive. Dans Mondes
nouveaux, on peut lire que le paysage est "la forme du pays, ... il a valeur de
distinction globale.... Le paysage est ce que l'on voit. Il est signe et sème.
Il a la dualité du signifiant et du signifié. Il vaut pour lui même comme vue.
C'est aussi ce que l'on imagine... Il n' y a pas de paysage naturel puisqu'il
n'est de paysage que perçu.".
La sémiologie paysagère a permis de connaître les liens et de révéler les
processus de (dé)valorisations et de (dé)codage d'un paysage. Les travaux de
Lynch ont été le point de départ d'une série de travaux d'aménagement paysager
et le paysage devient de plus en plus un objet d'enjeux importants.
6 - la région
La région est un autre paradigme
qui a donné lieu à de nombreux travaux géographiques et la géographie régionale
a dominé longtemps la discipline, développement et aménagement régionaux
prennent de nos jours la relève. La région est un territoire repéré, support de
solidarités diverses. Les limites et la taille sont souvent difficiles à définir
quelque soit le type de la région considéré, la région constitue le niveau
méso-spatial d'organisation de l'espace infra-national ou supra-local où
démarche (régionalisation) et militantisme (régionalisme) et action
(développement, aménagement) s'entremêlent.
Cette région n'est pas une donnée, c'est un devenir variable selon
l'échelle considérée. La région vécue renvoie à l'éthologie, à l'espace vital..
à l'enracinement historique .donnant lieu à des particularismes de pays souvent
très réduits contrairement à la région fluide, sans enracinement des PVD. La
région fonctionnelle épouse le dogme de la vision économique et des relations
dont la logique serait plus significative en terme d'espace. L'émergence de
nouvelles régions continentales (Europe...) rendrait-elle la géographie caduque
(R O'Brien: la fin de la géographie)? ou au contraire, l'essoufflement de l'Etat-Nation
va-t-il rendre la région plus pertinente et du local plus saisissant ?.
7 - Le territoire
Le territoire est à la fois une
entité géographique et un support d'identité, c'est un espace approprié, tout ce
qui clôt un espace. Les enjeux socio-politique de domination, privatisation et
d'appartenance sont de règle. Raffestin (1982) écrivit que "l'espace est un
enjeu du pouvoir, tandis que le territoire est un produit du pouvoir". Le
géographe puise du côté de l'éthologue, de la proxémie, de la psychosociologie
et ces coquilles concentriques de Moles[1]
ou de la science politique.
Le terme territoire et de territorialité est de plus en plus utilisé après
l'espace. Le territoire est " la base géographique de l'existence sociale"[1].
L'action de l'homme a pour effet immédiat de crée le territoire à travers son
balisage par des signes, des traces. L'articulation du social au spatial devient
centrale en géographie à travers l'échelle allant du quartier à l'Etat. J P
Ferrier dans Les leçons du territoire, affirme que "la géographie ç sert,
d'abord, à parler du territoire". Ce territoire est du temps cristallisé, il
s'appréhende par les liaisons, les connexions et les décisions qui dépassent la
seule pratique du concret. J.L Piveteau affirme que le territoire relève à la
fois d'une approche nomothétique (descendante, régularités, lois) et
idiographique (remontante, singularités). Avec la déterritorialisation, le
territoire devient incontournable pour recouvrir l'identité.
D'autres concepts deviennent de plus en plus centraux comme la distance, l'interaction, la limité, la discontinuité, l'échelle, l'accessibilité, la localisation, le réseau, les flux... dont on peut développer .
Le discours géographique se veut
universel mais il n'est pas seulement scientifique, il est multiple plus ou
moins savant ou trivial selon la branche et a été rarement analysé en tant
qu'objet épistémologique.
La géographie a été d'abord un inventaire et une description , il devient
savant au XIX siècle et conceptuel de nos jours. Avec les découvertes, le
discours est banalisé à tel point qu'il a fallu tuer la discipline, utilisant
des termes simples. Le discours du XIX a été un discours savant au service de la
connaissance portant sur le milieu naturel et de vie, pays... au service des
nationalismes, sociétés de commerces ou des Etats-majors.. Le discours actuel
traite d'espace et de territoire, de réseau et de maille . Le discours charrie
de l'idéologie (implicite ou explicite) et l'éditorial du premier numéro
d'Hérodote parle même de guérilla épistémologique ?. Le discours, au delà de la
démarche a connu de véritables mutations et le tableau suivant résume le
passage.
Ancien discours Nouveau discours
Encyclopédisme Culture
Politique
Scientifique
Nomenclature Typologie
Littéraire Iconographie
Monographie
Problématique
Plan à tiroir Plan approprié
Objectif Idéologique
Iconographique Techniques nouvelles
Le discours quotidien montre, à
travers les médias, que la géographie c'est savoir où sont les lieux jusqu'à
l'infini du répertoire oubliant le renouveau disciplinaire. Derrière le discours
se cachent les références et les héritages: le naturalisme, le déterminisme, (à
priori, à posteriori), le possibilisme, le positivisme, le probabilisme, le
fonctionnalisme.
Orientations de lecture
Kayser B (dir) -
1978 : Espaces périphériques. Remica, CNRS
Collectif - 1984 : Sens et non sens de l'espace. Collectif français de
géographie urbaine et sociale.
Guy Di Méo - 1991 : L'homme, la société, l'espace. Anthropos.
Géopoint depuis 1976
[1]
- Mackinder H.J; - 1942 : Geography, an art and a philosophy. Geography, 27,
122-130.
[2] - Symanski R. - 1976 : The manipulation of ordinary language.
AAAG, 66, 605-614. Reynaud A. - 1974 : La géographie entre le mythe et la
science. TIG. Reims, 18-19. Olsson G. - 1975 : Birds in eggs.
Ann Arbor. un of Michigan, Geographical Publication 15.
[3] - Espoir exprimé par Bunge W 1962, Burton I. 1963, Harvey D. 1969,
Amedeo D. et Golledge R.G. 1975, George P. 1972, Manzagol C. 1973....
[4] - De Dainville F. 1964 : Le langage des géographes. Picard, Paris.
George P. - 1970 : Dictionnaire de géographie. PUF....
[5] - Hamelin L.E. et Dorion H. - 1966 : Réflexions méthodologiques sur
le langage géographique , Québec, Presses Univ. Laval, Chronoma 1. Hamelin L.E -
1975 : De la néologie en géographie. Exemples québécois. Cahiers de Géographie
de Québec, 19, 48, 429-459...
[6] - Schlanger J. - 1971 : Les métaphores de l'organisme. Vrin. Claval
P. - 1980 : Les mythes fondateurs des sciences sociales. PUF.
[7] - Vallaux C. - 1925 : Les sciences géographiques. Alcan.
[8] - Bachimon P. - 1979 : Physiologie d'un langage. L'organicisme aux
débuts de la géographie humaine. Espaces-Temps, 13, 75-103.
[9] - Berdoulay V. - 1982 : La métaphore organiciste: Contribution à
l'étude du langage des géographes. Annales de Géo, 507, pp: 573-586.
[10] - Hall P - 1971 : La dimension cachée. Moles - 1978 :
Psychosociologie de l'espace.
[11] - Brunet R - 1990 : Le territoire dans les turbulences. Coll
Géographiques, Reclus.